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4月27日

Fonctionnariat vs. Libéralisme

Lorsque j'écoute ce qui se dit en ce moment, je constate - et je ne suis sans doute pas le seul - que deux thèses très opposées s'affrontent. D'un côté, on veut au moins préserver la fonction publique, revendiquée comme telle, et, de l'autre, on remet en question le statut des fonctionnaires, accusés à la fois d'être trop nombreux, trop avantagés, trop...
 
Le problème que cela me pose, c'est que les deux camps oublient objectivement - et, probablement, volontairement - la vraie question, la seule qui compte en la matière. Aucun des deux ne s'intéresse au service public.
 
"Comment cela ?", entend-je déjà. "Et de quoi parlent-ils d'autre ?". Eh bien, non, ils ne parlent pas de service public !
 
Reprenons les choses dans l'ordre. Depuis pas mal d'années, on fait effectivement un amalgame entre service public et fonction publique. Mais cela ne signifie pas que ce soit forcément lié. Le service public, si je devais en donner une définition, c'est l'ensemble des fonctions et services qui doivent légitimement être assurés par l'état. La fonction publique, c'est un statut, qui concerne certains types de salariés, en général chargés d'assurer un service public. Mais agglomérer un rôle politique et un statut salarial, c'est à peu près aussi cohérent de d'additionner des carottes et des tomates !
Dans le même ordre d'idée, vouloir à toute force supprimer des postes de fonctionnaires (toujours une histoire de statut), en se dispensant de se positionner sur ce que doiuvent être les services publics, c'est renoncer à son rôle de "politique" au sens pur (et noble... si, si, ça existe, la noblesse de la politique).
 
Je reprend un exemple déjà abordé il y a plusieurs mois. Pour assurer le service public des traversées entre "le continent" et la Corse, il n'y a pas forcément besoin d'une compagnie publique, avec des fonctionnaires. Il suffit d'une compagnie (ou de plusieurs), quel que soit son statut, à laquelle les politiques, assumant leur responsabilité, délèguent un service public (il est impératif qu'il y ait au moins "x" traversées par jour, que ce soit purement rentable ou pas). Il faut naturellement aussi qu'ils assurent le contrôle de ce qu'ils ont posé comme conditions.
 
Une entreprise comme la Poste, par exemple, assume une série de missions de service public. Bien ou pas bien, ce n'est pas le débat. Mais, quoi qu'il en soit, ils le font avec des fonctionnaires et des contractuels : le statut de ceux qui effectuent le travail n'influe pas. Mais aujourd'hui, le seul débat que cela suscite porte sur la question du fonctionnariat des agents de la Poste. Et le service public ?
 
L'attitude réellement gaulliste - je ne porte aucun jugement sur la validité de ce choix politique faisait de l'énergie un domaine de service public. L'indépendance de notre alimentation était considéré comme une priorité. Aujourd'hui, certains veulent faire cracher les pétroliers au bassinet, alors que les autres veulent vendre EDF et GDF pour arrondir les angles du budget. Et le service public ?
 
L'éducation, la santé, l'armement, l'eau, l'énergie... Et le service public ?
 
Alors, pourquoi nos candidats ne nous disent-ils pas ce qu'ils veulent faire de nos services publics ? Entre ceux qui veulent les brader - et renoncer ainsi à leur premier devoir, à mon avis - et ceux qui en font une affaire de pure idéologie, je vous le dit : on est mals !
4月19日

Chanson...

Depuis 48h, je cherche le nom d'une interprète, et le titre d'une chanson... qui donne ça, aux imprécisions de compréhension près...

C'est mon toit,
ma baraque,
un abri, mes pénates,
une crèche,
une piaule,
c'est ma cabane,
mon amazone

Parce qu'y a toi dedans
c'est beaucoup mieux,
parce qu'y a toi dedans
parce qu'y a toi dedans
c'est beaucoup mieux,
parce qu'y a toi dedans
c'est beaucoup mieux.

C'est un château,
un manoir,
une grande villa
mon purgatoire
un hôtel personnel
c'est ma maison,
un pavillon

Parce qu'y a toi dedans
c'est beaucoup mieux,
parce qu'y a toi dedans
parce qu'y a toi dedans
c'est beaucoup mieux,
parce qu'y a toi dedans
c'est beaucoup mieux.

If anybody can help me...

4月9日

Constat

"Tu prenais le soleil, assise sur le rebord de la fenêtre, dans ton petit pull rouge à même la peau. Je te regardais, les yeux pleins de toi."
 
Dieu est un homme. Dieu est un artiste.
4月4日

Connaissez-vous Wilbur Scoville ?

Allez, pour aujourd'hui, ce sera un peu de culture... De cette culture parfaitement inutile dans la vie quotidienne, mais dont, personnellement, je raffole, qui permet, alors que vous vous apprêtez à prendre le métro, de discourir sur les pamplemousses et les pomelos, sans même savoir si on vous écoute...
 
Eh bien, dans le registre, Wilbur Scoville est un cas intéressant. Il a, comme Jacob, son échelle. Mais elle ne mène pas au même endroit.
 
L'échelle de Scoville, inventée en 1912 par Wilbur, mesure la force des piments. Ou, plus précisément, la concentration des piments en capsaïcine, la substance chimique qui donne leur côté brûlant aux piments. Ne riez pas, c'est un travail très sérieux, qui a été réalisé pour le compte d'un labo pharmaceutique, et qui est encore employé aujourd'hui, avec les technologies modernes (on réalise désormais les tests par chromatographie en phase liquide, c'est vous dire !).
 
Le principe de l'échelle de Scoville est simple : définir le niveau de dilution dans de l'eau sucrée à partir duquel il n'y a plus aucune sensation de brûlure. Et cela permet de classer tous les produits et aliments sur une échelle allant de 0 (le poivron, par exemple, ne contient pas de capsaïcine), jusqu'à 16 000 000 (la capsaïcine pure doit être diluée 16 000 000 de fois pour ne plus être perceptible : en dessous de 16 ppm - parties par millions -, vous ne pouvez plus la déceler).
 
A partir de 15 000, une personne normalement constituée hurle à la mort.
 
Quelques données :
 
poivron                                                      0
paprika doux                                         100 à 500
piment Anaheim                                    500 à 1 000
piment Poblano                                   1 000 à 1 500
piment Rocotillo, piment d'Espelette        1 500 à 2 500
piment Chimayo, Jalapeno                     2 500 à 8 000
piment jaune Hungarian Hot Wax           5 000 à 10 000
piment Serrano                                 10 000 à 23 000
piment de Cayenne, del Arbol              30 000 à 50 000
piment oiseau                                   30 000 à 60 000
piment Thaï Hot                               50 000 à 100 000
piment Rocoto                                100 000 à 300 000
piment Red Savina                           350 000 à 577 000
piment Naga Jolokia                               850 000
piment Naga Dorset                         876 000 à 970 000
piment Bhut Jolokia                              1 000 000                     (le plus fort du monde)
 
bombe d'auto-défense (légale)       2 000 000 à 5 300 000
 
capsaïcine pure                         15 000 000 à 16 000 000
 
 
Une échelle simplifiée, sur 10, a également été élaborée, pour faciliter l'emploi, qui se présente comme cela :
 
0 - Neutre :            0 à 100
1 - Doux :              100 à 500
2 - Chaleureux :      500 à 1 000
3 - Relevé :            1 000 à 1 500
4 - Chaud :            1 500 à 2 500
5 - Fort :               2 500 à 5 000
6 - Ardent :            5 000 à 15 000
7 - Brûlant :           15 000 à 30 000
8 - Torride :           30 000 à 50 000
9 - Volcanique :      50 000 à 100 000
10 - Explosif :         plus de 100 000
 
Voilà... Maintenant, vous connaissez Wilbur Scoville !
 
Illustrations : des piments Cascadel (arrondis), Del Arbol (fins et rouges), Jalapeno et Chipotle (sur la dernière photo)
4月3日

Et au début, il y avait...

Il ne vous aura pas échappé que je suis parfois capable de fonctionnement obsessionnel.
 
Je me suis réveillé voilà une petite heure, sans raison identifiée / connue (mais il y en a forcément une, sinon, je serais encore en train de profiter des bras de ce grand con de Morphée)... et depuis, je relis. Je relis un historique de conversation. Les débuts. Les premiers échanges.Vous savez, ce moment à la fois magique et étonnant où vous ne savez pas où vous allez, où vous mettez les pieds, où cela vous entraîne. Quand tout est possible. Qu'il faut se découvrir : se découvrir soi, en ouvrant la porte, et découvrir l'autre, en étant capable d'écouter.
 
Je ne sais pas pour vous, mais j'ai parfois besoin de "revenir". De retrouver ces moments. Je fais cela avec les livres, en relisant, pour me replonger dans l'atmosphère. Je fais cela avec les films, parce que souvent j'y trouve des choses qui m'avaient échappé. Je fais cela avec les blogs, que je parcours souvent chronologiquement, pour suivre la trame, la "logique".
 
Et dans cette relecture de ce matin, je retrouve plein de choses. Des thèmes revenus par la suite, les grandes questions qui nous font avancer (ou, parfois, qui nous bloquent), même des détails qui font partie du quotidien et qui entrent en résonnance. Je suis reparti 9 mois en arrière. Et j'ai le sourire. J'ai retrouvé une ambiance, un climat, une curiosité et des interrogations. Et de la légèreté.
 
La vie est belle. Terriblement belle.
4月2日

Nouvelle

Ma nouvelle n'a pas gagné... Elle ne fait pas partie des 10 meilleures. Ce n'est pas grave, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire. Et c'est quand même l'essentiel !
 
Le thème était : en partant de la petite annonce "JACOB. Rdv au pied de la statue. Même heure. Le 13 pas le 14. Venir avec la chose. DELAFON", écrire une nouvelle style noir/policier (concours de nouvelles La Fureur du Noir 2006).
 
Voilà mon résultat.
 
 

ENIGME

Noyon, le mardi 5 décembre 2006

Comme tous les matins, à la même heure – à la minute près, avec cette précision qui caractérisait tous les actes de sa vie –, il ouvrit la porte. Sur le seuil, surpris par une rafale glacée, il marqua un temps d'arrêt, observant le ciel. Décidément, il faisait très froid, surtout pour un tout début décembre.

Comme tous les matins, également, il s'avança jusqu'au portail, jetant des regards à gauche et à droite. Chaque jour depuis 30 ans, il venait chercher le courrier, une habitude qui ne lui avait d'ailleurs jamais été contestée. Personne n'avait sans doute jamais réalisé qu'il éliminait ainsi discrètement les lettres provenant de l'école, puis, plus tard, du collège et du lycée, s'étonnant de ses absences, convoquant ses parents. Pour rien au monde, il n'aurait laissé ces courriers atterrir entre les mains du père !

Mais on n'en était plus là. La mort du père avait tout changé, 23 ans plus tôt. Il avait 16 ans à l'époque.

Chassant ces idées de son esprit, il fit tourner la clé dans la serrure, et plongeant la main, ramena quelques enveloppes et un journal gratuit, ainsi que son exemplaire du Courrier Picard. Le temps de revenir vers la maison, il avait déjà fini le tri : la facture d'EDF, un relevé de compte, et deux publicités qui, comme le gratuit, serviraient à l'allumage du feu. Il posa le tout sur la table basse face à la cheminée, avant de prendre la direction de la cuisine, où il se servit un bol de café brûlant. Laissant ses doigts courir le long de la terre cuite, il sentit la chaleur se diffuser lentement et venir caresser la paume de sa main, une sensation réconfortante après le froid du dehors. S'accordant quelques minutes pour en profiter, il s'assit sur le canapé, et revint à la pile de courrier. Machinalement, il se mit à feuilleter le gratuit.

En arrivant page 12, ses yeux furent soudain attirés par une annonce. Elle n'avait pourtant a priori rien de nature à retenir son attention, mais il ne parvenait pas à se détacher des deux petites lignes. "JACOB. Rdv au pied de la statue. Même heure. Le 13 pas le 14. Venir avec la chose. DELAFON". Comme si ces mots, auxquels il ne comprenait rien, lui étaient en quelque sorte adressés... Comme un message du hasard.

Pourquoi celle-là, et pas celle du dessus ou du dessous ? Les majuscules qui encadraient l'annonce, peut-être ? Toujours est-il qu'il ne voyait plus que cela, alors qu'une part de son esprit, tapie dans l'ombre, se mettait en action sans qu'il en ait même conscience.

Après quelques minutes, cependant, cette sensation disparut comme elle était venue. Les lignes cessèrent de flotter devant ses yeux et il rejeta le journal, qui alla rejoindre la pile qui attendait au pied de la cheminée : à cet instant, ce n'était déjà plus, dans son esprit, qu'un simple tas de papier. Et son esprit dériva vers la vague de froid qui, autrement plus préoccupante que ce moment curieux qu'il venait de vivre, l'avait forcé à chauffer bien plus tôt que les années précédentes. "Réchauffement de la planète, mon cul !", cracha-t-il à l'âtre, en lui retournant son regard noir.

*

Ce ne fut que le lendemain, alors qu'il s'apprêtait justement à allumer une flambée, qu'il repensa à l'étrange énigme. Car c'était ainsi qu'il la considérait désormais, cette petite annonce vue par hasard. Un défi. Un test soumis à son intelligence. Les yeux dans le vague, il tendit la main et se saisit du journal, pour l'envoyer sur la table basse qui faisait face à la cheminée. Sentant revenir la curieuse sensation de la veille, il mit machinalement le feu à son tas de petit bois, posa délicatement (comme un indien... mais pourquoi cette image-là lui vint-elle en tête, il ne le savait pas davantage) quelques branches plus grosses, une petite bûchette...

Sans s'en rendre compte, il était passé en mode "automatique", ses neurones entièrement concentrés sur le rappel de ce qu'il avait expérimenté la veille. Lorsque le feu lui parut avoir pris, il se releva, et, saisissant un crayon, s'empara du journal.

Cette fois, il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver la bonne page. Et les bonnes lignes. Quand enfin il y parvint, il déchira la page, et jeta le reste dans le feu.

JACOB DELAFON... Quel lien possible entre cette annonce et la fonderie de baignoires qui avait été l'un des fleurons de la ville, avant de devenir l'un des bureaux d'étude du groupe américain qui en était désormais propriétaire ? Mais c'était trop évident, une véritable insulte... Qu'est-ce que cela pouvait bien masquer ? Ou peut-être n'était-ce qu'un simple signe de reconnaissance, simplement destiné, comme cela avait d'ailleurs parfaitement fonctionné pour lui, à attirer l'oeil, sans plus...

Et "la chose"... Le 13, pas le 14. Dans 7 jours, donc. Mais, si c'était le 13 ET pas le 14, c'est sans doute qu'un premier rendez-vous avait été fixé, et qu'il y fallait un contre-ordre. Y avait-il une chance...

Soudain fébrile, il s'attaqua à la pile près du feu. "Ah, la chance est avec moi... Je crois," songea-t-il après avoir réuni les 4 numéros précédents. En toute logique, un tel changement de date devait être lié à un rendez-vous récent. Oubliant l'heure, il s'attaqua au dernier exemplaire en date.

Les petites annonces, découvrit-il à l'occasion, étaient regroupées sur 3 pages, 3 pages de messages personnels. Des fragments d'existence, parfois jetés au vent, comme ce jeune homme à la recherche de celle qui a "croisé mon regard à l'arrêt du bus 12, le samedi 25 novembre. Tu portais une veste en cuir noir et un jean, un sac rouge sur l'épaule, j'avais un pull blanc et un carton à dessin. 06 38 59 27 12, Jérôme". Mais rien qui se rapportât à des baignoires, à une statue, ni à une "chose".

La chance n'était pas davantage avec lui pour le deuxième journal. Rien non plus dans le troisième. Mais, alors que le découragement menaçait de le gagner, penché sur ses journaux gratuits (il n'avait pas vu que, le soir tombant, il faisait désormais très sombre), soudain, il la trouva. La grande soeur de "son" annonce.

JACOB. Ste Odile. Plein ouest du sculpteur, PM. C'en est fini du mot. DELAFON

Avec un cri de victoire – il avait prévu son coup, cette fois –, il se saisit de la paire de ciseaux dont les lames claquèrent d'excitation, et découpa son sésame. Car il en était sûr maintenant, il avait à sa disposition tous les éléments nécessaires. Nécessaires à quoi ? A comprendre, juste à comprendre ! Même si, objectivement, il ne voyait pas encore de quoi tout cela pouvait bien parler.

Son découpage terminé, il se jeta dans le fauteuil, et s'accorda un moment de pure jouissance. Les pièces du puzzle s'assemblaient... Combien de temps il resta là, sans bouger, tout à son émotion, il n'aurait su le dire, mais lorsqu'il reprit conscience de son environnement et, en l'occurrence, de la faim qui le tenaillait, la cloche de l'église sonnait juste 22 h. Autrement dit, cela faisait plus de 4 h qu'il s'était plongé dans cette histoire. Le froid le saisit soudain, le feu ayant naturellement fini de brûler depuis longtemps...

*

Son sommeil fut perturbé. Il rêva de "choses" toutes plus étranges les unes que les autres, allant de longs tuyaux (de baignoires ?) aux embouts bizarres jusqu'à des mallettes en cuir, tenues à bout de bras par des individus patibulaires. Des choses étaient échangées à grand renfort de mines conspiratrices, comme des secrets d'état. Dans l'un de ces rêves, une statue venait interférer dans l'échange. Se mettant subitement en mouvement, elle prenait la forme d'un robot, Terminator sorti de son film, abattant l'un des maffieux (dans ce rêve, les deux hommes avaient tous les attributs des gangsters siciliens de la grande époque, le Borsalino, les chaussures cirées...) dans une gerbe de sang, rattrapant l'autre avant de lui rompre le cou...

Au réveil, il sourit de lui-même. "Quelle imagination galopante," pensa-t-il. Mais très vite, ce fut le mystère qui le rattrapa, reléguant au second plan toutes ces projections fantasmatiques.

Oubliant, une fois n'est pas coutume, le petit déjeuner, il retourna s'installer face à la cheminée, comme pour retrouver l'inspiration du premier jour. C'est ici qu'il avait eu la révélation, c'est ici qu'il résoudrait l'énigme, c'était évident et indiscutable. À genoux sur le tapis pour être à hauteur de la table basse, il commença par recopier les deux annonces sur une feuille de papier, pour ne pas risquer de les abîmer. Plus tard, il mettrait les originaux sous cadre, en souvenir. Oui, c'était une bonne idée...

*

Chronologiquement, donc, l'affaire se présentait ainsi :

JACOB. Ste Odile. Plein ouest du sculpteur, PM. C'en est fini du mot. DELAFON

JACOB. Rdv au pied de la statue. Même heure. Le 13 pas le 14. Venir avec la chose. DELAFON

Que pouvait-on tirer de cela ? "Ste Odile" ? L'avion ? Mais quel lien avec des baignoires ? Et surtout, quel rapport avec Noyon ? Et cette histoire d'ouest, de sculpteur, qui, s'il ne se trompait pas, devenait une statue dans le deuxième message ? Mais pourquoi une fois à l'ouest, une fois au pied ?

Bon, PM... A priori l'après-midi, mais ce n'est pas très précis. Pas précis du tout, même, alors que, dans le deuxième texte, on précise "même heure"... Hummm, un mystère, là. Mais un mystère intéressant, parce qu'il confirme que la discrétion est de rigueur.

"C'en est fini du mot". Flou, pour le moins...

Et une "chose", qui ouvrait sur d'innombrables possibles.

"Je dois prendre les choses dans l'ordre. Il le faut. Sinon, je vais passer à côté," se dit-il. Attrapant son bloc-notes, il commença à établir une liste des éléments qu'il devait retrouver pour décrypter l'énigme, et ce qu'il en savait déjà. Le lieu, une statue, restant à identifier. La date : le 13, probablement décembre. L'heure : l'après-midi, mais encore un sacré flou à ce stade. Le reste avait assez peu d'importance, finalement. Voire pas du tout.

Dans le premier message, il devait normalement pouvoir retrouver ces deux éléments imprécis, le lieu et l'heure. Après tout, lorsque vous fixez un rendez-vous, c'est bien la moindre des choses, n'est-ce pas ? S'agissait-il d'une statue à Ste Odile ? Mais, dans ce cas, pourquoi publier les annonces dans ce journal-là ? Ça n'avait pas de sens. Non, Ste Odile devait avoir une autre signification... Quelque chose, dans la vie de la sainte, qui pourrait l'aider ? Un détail connu ?

C'est alors que son regard se posa sur le calendrier des postes. Enfin, il devrait dire sur "les" calendriers des postes. Il les collectionne, comme sa mère avant lui. Il possède une collection quasiment complète depuis 1932, et quelques pièces particulièrement rares, notamment un exemplaire de 1859, l'année où l'imprimerie Mary-Dupuis, de Noyon, avait obtenu le marché de l'Almanach des Postes – marché qu'elle n'avait d'ailleurs pas été capable d'assumer, et dont le privilège était finalement revenu à l'imprimerie rennaise Oberthur. Cet exemplaire lui venait en droite ligne d'un ancêtre qui travaillait justement dans cette imprimerie à l'époque, d'où, probablement, une part de l'attachement à ces calendriers. De la période récente, il ne lui en manque que 3 : 1942, 1947, sur lesquels il n'avait jamais pu mettre la main, et 1972, que le chat de la voisine avait mis en pièces, le fou. Il ne l'a pas emporté au paradis, l'animal ! Bref, ils sont rangés, désormais à l'abri dans une vitrine, pour qu'une telle catastrophe ne se reproduise pas.

Et c'est en les regardant qu'il eut soudain l'illumination. Vite, il s'empara de la version 2006 et... Oui ! La Ste Odile, c'est le 14 décembre. Voilà donc d'où sortait le 14 ! Encouragé par ce succès, il se replongea dans ses réflexions, essayant de décrypter de nouveaux éléments, mais, ce matin-là, rien n'y fit.

*

Il décida donc de s'attaquer à la statue, en allant, l'après-midi, mener quelques investigations. Il fit plusieurs fois le tour de la ville, repérant toutes les statues, et les personnages représentés. Des St Eloi, il en trouva, des statues de Hugues Capet à son couronnement aussi, des Jean Calvin, natif de la ville : toutes les gloires locales étaient là, mais de sculpteur, pas l'ombre !

À la bibliothèque municipale, il s'attela à la recherche de toutes les informations disponibles sur d'éventuels sculpteurs qui auraient pu mériter d'être ainsi statufiés... Et c'est ainsi qu'il découvrit l'existence de Jacques Sarazin (ou Sarrazin), sculpteur du XVIe siècle, né en 1592 à Noyon. Il ne put s'empêcher, bien que conscient de l'inutilité de sa démarche, de se pencher en détail sur la vie de celui qui, auteur des Cariatides du Louvre, et du tombeau de Henri II, Prince de Condé au Château de Chantilly (il en admira une reproduction), contribua aussi, pour le compte de Mansart, à la décoration du Château de Maisons. Avec une satisfaction gratuite, il apprit également qu'il avait été l'un des fondateurs, puis l'un des directeurs de l'Académie Royale de peinture et de sculpture.

S'extirpant de son périple dans l'histoire, il découvrit qu'il existe deux statues de ce Jacques Sarazin à Noyon : l'une dans l'hôtel de ville, difficilement atteignable, donc, sauf à disposer d'appuis haut placés, la seconde dans une sorte de venelle calme donnant sur la rue St Pierre.

Il fit le pari qu'il devait s'agir de la seconde, et qu'il y avait là encore un signe. Il décida immédiatement d'aller se rendre compte sur place de ce dont il s'agissait.

Quelques minutes plus tard, il arrivait ainsi dans une petite voie calme, où à l'ombre d'un grand arbre, trône une statue de Jacques Sarazin.

Désormais, il avait la date, le lieu. Mais l'heure... voilà qui le plongeait dans un abîme d'interrogations, car, véritablement, il ne voyait pas, dans la première petite annonce, à quoi se raccrocher...

*

C'est le lendemain, quasiment sans le vouloir, qu'enfin la lumière se fit. Agacé d'avoir passé une partie de la nuit à s'arracher les cheveux sur le sujet, il traînait au lit, puis décidait de s'accorder un peu de répit. S'installant devant le poste de télévision, il décida de se projeter quelques vieux épisodes des "Têtes Brûlées", série fétiche de son enfance, la seule qu'il avait le droit de regarder, avec le père, qui plus est !

Sa loyauté inaliénable, malgré tout, il l'exprimait, encore aujourd'hui, en regardant quelques épisodes toutes les semaines. Un tribut au père, en quelque sorte. Une façon de gérer ce qu'il avait enfoui en lui depuis tant de longues années, entre culpabilité, remords et colère.

Dans le premier épisode, l'un des pilotes découvrait soudain une escadrille de "Zéros" à sa gauche, et il annonçait fièrement : "Zéros à 10 h !". Le flash ! A l'ouest de la statue, autrement dit, transposé sur un cadran de montre, à 9 h ! 9h PM, donc à 21 h. C'était tellement simple, comment n'y avait-il pas pensé ?

Désormais, tout était là. Le lieu, à côté de la statue, le jour, le 13 décembre, l'heure, à 21 h !

L'énigme résolue, il ne lui restait plus qu'à se préparer. Car sa décision était prise. Même s'il ne le savait pas, elle l'était depuis le départ, depuis le premier frisson. Oui, depuis l'origine, les choses étaient en place. L'assemblage des pièces du puzzle n'était qu'une péripétie dans la trame d'ensemble.

Les jours qui suivirent s'écoulèrent comme dans un rêve, parfois filant comme l'éclair, parfois se traînant désespérément. Il mena divers repérages, prit quelques dispositions. Plus la date avançait, et plus son excitation montait. La journée du 13 fut carrément exaspérante. Il ne pouvait s'empêcher, tous les quarts d'heure, d'aller vérifier qu'il avait bien tout son matériel, prêt, bien rangé dans son sac, que ses vêtements, lavés et repassés de frais, étaient bien étalés sur le lit.

Enfin, 20 h arriva. L'heure à laquelle il avait décidé de se mettre en route. Lentement, méticuleusement, avec une application frisant la maniaquerie, il s'habilla. Une fois l'opération terminée, il alla observer le résultat dans la glace, avant de se saisir du sac à dos qu'il avait soigneusement préparé.

Par mesure de précaution, il éteignit toutes les lumières de la maison un bon quart d'heure avant de sortir.

Mais, au moment de franchir la porte de la maison, il s'arrêta tout d'un coup sur le seuil. Finalement, même s'il n'avait pas besoin de le savoir, la question de "la chose" le submergea. De quoi s'agissait-il ? Quelques instants, il resta figé, sur le pas de sa porte, avant de se dire que ce n'était sans doute pas la meilleure idée qu'il ait jamais eue. Et que, de toute façon, "la chose" n'avait rien à voir dans sa recherche.

Il s'enfonça dans l'obscurité, vers sa voiture qu'il avait, volontairement, garée à distance. Il se glissa au volant, démarra, mais n'alluma ses lumières que quelques centaines de mètres plus loin.

Il prit la direction de la petite place. Son timing était étudié à la minute. L'endroit même où il allait se garer était repéré à l'avance. Il avait pris la précaution, la nuit précédente, d'installer un panneau de travaux, pour se donner la chance maximale de trouver la place qu'il souhaitait. Et, effectivement, le sens civique avait joué. Il escamota le panneau dans le coffre de la voiture, et se gara tranquillement. Il sortit son sac, et progressa en silence jusqu'à l'un des angles de la place, qu'il avait repéré à cet effet. Il vérifia l'heure sur sa montre – 20 h 39, parfait, à la minute près –, et sortit le pied du sac. Puis il extirpa l'appareil photo, un modèle spécialement choisi pour son silence quasi absolu à la prise de vue, l'installa dessus, et ajouta, branchement spécial de sa conception, un déclencheur à distance basé sur la perception du mouvement. Tout déplacement dans le champ de l'objectif déclenchait la prise d'une photo. Le système de vision nocturne allait permettre d'effectuer des clichés lisibles et intéressants, quoi qu'il se passe.

Une fois son installation en place, il alla se dissimuler dans l'ombre du porche qu'il avait choisi, un porche apparemment absolument normal, mais présentant l'avantage d'être condamné, puisque la cour sur laquelle il donnait était actuellement un chantier, déserté la nuit. Pas de risque d'allers et venues, donc. La probabilité qu'un promeneur s'y abrite pour se soulager était tellement minime qu'il avait décidé de courir ce risque. Avec ses habits sombres, nul ne pouvait deviner sa présence.

Il ne restait plus qu'à attendre. 12 minutes encore.

*

A 20 h 58, un bruit de moteur approcha, puis s'arrêta, tout proche. Une portière claqua, et il vit une silhouette, menue et frêle, apparaître sur la placette. Tiens, c'est une femme, se fit-il la remarque, sans s'appesantir davantage sur le sujet. Il avait toujours pensé qu'il s'agirait de deux hommes. S'agirait-il finalement d'un rendez-vous galant ? D'un jeu ? Peu importait, après tout...

Elle s'approcha de la statue, et s'assit sur le banc le plus proche. Mais son attente fut de courte durée : à peine 1 minute s'était-elle écoulée que des bruits de pas se firent entendre, arrivant de l'autre bout de la place. D'après sa carrure, un homme, cette fois. Et pressé, visiblement. Entre ses mains, un paquet, petit, comme un rouleau. La "chose" ? Difficilement reconnaissable. L'homme s'avança droit vers la statue, sans hésitations, sans précautions.

Lorsqu'il vit la la femme qui l'attendait, il se précipita vers elle, la prit dans ses bras et l'étreignit. Ils s'embrassaient comme si le monde n'existait plus autour d'eux.

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Sortant lentement de l'ombre du porche, il passa à l'action.

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Le lendemain, en se levant, la première chose qu'il fit, toujours à la même heure, fut d'aller chercher le journal du jour. En parcourant l'article, un éclair passa dans ses yeux, et un sourire vint planer sur ses lèvres. Décidément, la chance était avec lui...

Mais il lui restait quelque chose à faire. Son visage se crispa, ses yeux arrêtèrent de briller. Il se rendit dans la salle obscure consacrée au développement des photos. Encore une marque d'allégeance au père, qui y développait toutes les photos qu'il prenait, toutes. Mais qui se servait également de cet endroit comme lieu de punition, lorsqu'il n'avait pas été sage. Qu'il n'avait pas obéi. Qu'il avait pleuré. Qu'il avait osé essayer de dire non. Le noir. L'acide.

Presque rageusement, il décrocha du fil où elles séchaient les photos qu'il avait développées en rentrant, dans la nuit. Nettes, comme il les aimait. Nettes, comme son père les aimait. Il choisit les deux meilleures, et plongea les autres dans un bain d'acide. Plus de traces.

Les deux qu'il avait choisies allèrent rejoindre les 16 autres. 18, déjà ! 17 depuis la première, celle de ce père. Oh, ce que montrait la photo démontrait qu'il n'avait pas la technique, à l'époque. Mais bon, il faut bien commencer un jour, n'est-ce pas ?

18 photos. 18 vies. Qui s'étaient arrêtées. Qu'il avait arrêtées. Qu'il avait regardé s'écouler. Répondant à chaque fois à l'appel du hasard. Hasard qui constituait sa meilleure protection, puisqu'il n'existait jamais aucun lien direct entre lui et les victimes – sauf pour la première, 23 ans auparavant. Hasard qui, cette fois, avait pris la forme d'une mystérieuse petite annonce...

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Le 14 décembre 2006, en première page du Courrier Picard, on pouvait lire :

"Deux cadavres retrouvés égorgés à Noyon"

"Hier soir, à 22 h 15, un homme, a eu la terrible surprise, en rentrant chez lui, de découvrir deux corps sans vie, dans une ruelle près de la rue St Pierre. La police, aussitôt alertée, n'a pu que constater le décès d'un homme et d'une femme, tous les deux égorgés. Leur décès remonte à hier au soir, probablement entre 20 h 30 et 21 h 30. Les enquêteurs, qui n'écartent aucune hypothèse, privilégient la piste du drame passionnel. Dernier détail communiqué par l'équipe d'enquête, un paquet a été retrouvé près des deux corps : une copie du poème de l'Abbé de l'Attaignant, "Le Mot et la Chose", probablement un cadeau, peut-être une sorte de message, mais qui pourrait attester de relations intimes entre les deux victimes..."


 

Madame quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose
On vous a dit souvent le mot
On vous a fait souvent la chose

Ainsi de la chose et du mot
Vous pouvez dire quelque chose
Et je gagerais que le mot Vous plaît beaucoup moins que la chose

Pour moi voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose
J'avouerai que j'aime le mot
J'avouerai que j'aime la chose

début de "Le Mot et la Chose"
Abbé de l'Atttaignant